Le Bateleur [10)

La langue arrachée, brandie comme un trophée
je frappe la pierre.
Surgit le bruit blanc qui perce la mémoire
et creuse la fosse où j'enfouis mes dents de lait
les prières écarlates
les éclats de voix légués en guise de marteaux.
Les yeux crevés à la cuillère
la cuillère de nos aïeux
je frappe la pierre
sans commune mesure.
L'écho se répand en sillons infinis
où germent les chimères que je désigne.
Ma bouche mutilée avale le monde pour rebâtir une parole.
La terre en est témoin
la langue brise la pierre où demeure l'indicible.

7 cri(s):

Mijo a dit…

tout l'art du sculpteur dans ta bouche ...
le langage intérieur qui communique avec le monde tenu au secret dans la pierre

"Il mit la pierre dans sa bouche lui insuffla son âme la martelant de toutes ses dents et la parole brisée ensemença le monde..."

extrait de : Oslo le Créateur
chap Le bestiaire des origines alinéa 7 Poussières et Incantations
Bibliothèque du Minotaure

Oslo Deauville a dit…

c'est très beau Mijo. Je suis infiniment touché par ce message.

A. Circé a dit…

J'aurais aimé te parler d'ici "en live", maintenant que je suis assidue. L'occasion a manqué, ou alors, je l'ai manquée. Bref. Une autre fois.

Je reste toujours ébahie du contraste, voire du paradoxe (entre "ici", justement, et ailleurs). On en avait déjà parlé, si tu te souviens.

Ici, ça claque et ça fait mal. Mais c'est ciselé. On y prend goût. Je me demande si ce n'est pas le plus déroutant...

alice a dit…

beaucoup de pourpres de rouges, de bruits dans ce texte.

au début c'est choquant quand même. Mais ça en devient atypik.

C'est vraiment "bien fait" ^^

C'est beau. en plus j'écoute une musique qui met le texte en valeur.

c'est parfait!

lutine a dit…

Je reviens souvent lire ce texte et à chaque fois je pense à Villon, pies corbeaux nous ont les yeux creuvés arrachées la peau et les sourcils etc...

Oslo Deauville a dit…

Merci Lutine.

Non je ne connaissais pas, donc j'en profite pour laisser le texte en entier ici:

L'épitaphe Villon ( La ballade des pendus)



Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
À lui n'ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

lutine a dit…

Merci j'en avais oublié quelques passages, oui je ressens comme un écho.

"Ma bouche mutilée
avale le monde
pour rebâtir
une parole."

que je mets en exergue.